Le blog de Pégase Processus

Quand une famille rencontre une autre famille, elle va plus loin.
14/03/2016

L’histoire du Groupe Thérapeutique Multifamilial d’EVEA, c’est déjà la rencontre de deux « familles ». La famille « les métives » SSR spécialisé en addictologie , et la famille « Métairie », CSAPA à la Roche sur Yon.

Nos formations et surtout nos pratiques, nos expériences, nous renforçaient chaque jour dans l’idée que « seul on va plus vite, à plusieurs on va plus loin ». Nous savions la puissance de l’organisation d’un système, son potentiel de créativité. Dans nos bureaux, nos salons, nos salles de consultations,  les familles venaient nous le dire et surtout nous le montrer, à la hauteur des changements qu’elles étaient capables de réaliser. Alors pourquoi ne pas  donner de l’ampleur  à ces phénomènes, puisque 1+1 =3  pourquoi  ne pas décliner ce concept : allons y :2+2 =6, 3+3 =27 ça donne de la puissance tout cela. Notre énergie  était dans le « + »  et le « pourquoi pas ».

Nous décidons donc de proposer ce groupe à chaque famille reçue, soit par l’intermédiaire de flyers mis à disposition, soit lorsque nous y pensions au cours des entretiens familiaux  ou individuels. La plupart du temps ? nous proposions le GTMF aux  familles que nous sentions très isolées. Nous invitions aussi celles avec qui nous étions en panne,  quand le processus thérapeutique stagnait. Nous l’avons proposé à des patients dont les familles ne souhaitaient pas être reçues dans un cadre « individuel »

 

Quels sont  les bénéfices de ce groupe pour les familles ?

  •  Le GTMF permet d’élargir les champs de vision :

Au sein d’un groupe, une famille regarde fonctionner et fonctionne avec d’autres familles. Elle apprend ainsi de son propre fonctionnement, car elle se compare. Rencontrer des personnes confrontées aux mêmes problèmes mais qui les gèrent de façon différentes, permet de sortir des généralisations au sujet des addictions : « Comme ils ne font pas comme nous avec le même problème, c’est donc qu’il y a un individu unique et particulier derrière les produits. ».

Pour ces deux raisons au moins, le travail en groupe renvoie chacun à une compréhension plus fine et plus personnelle de son propre fonctionnement.

  •  Le GTMF a des effets en termes de clarifications des frontières.

De nombreuses familles aux prises avec la problématique de l’addiction mettent en place des frontières rigides avec l’extérieur, c’est ainsi que naît le sentiment d’isolement. Venir en famille,  rencontrer d’autres familles, c’est  assouplir ces frontières, les rendre plus perméables et ainsi se donner la chance de se dés-isoler.

Très fréquemment à la fin du groupe, les familles poursuivent leurs échanges dans la rue. Plusieurs fois, il y a eu des échanges de numéros de téléphone. Les familles Maloire et Patra, qui habitaient dans la même ville se sont parfois organisées pour leurs trajets.  Delphine  dira « on est un bon groupe » marquant ainsi la solidarité qui  existait alors.

Notre expérience avec les familles plutôt repliées sur elle-même nous montre qu’elles ont à l’inverse, tendance à se développer en interne autour de frontières floues. C’est ainsi que naissent les phénomènes de co-dépendances, de  parentifications. Rendre plus perméables les frontières de la famille avec l’extérieur, c’est se donner une chance supplémentaire de clarifier les frontières à l’intérieur.

Au sein du groupe, nous avons pu constater que les frontières pouvaient se clarifier  entre les patients identifiés et les autres participants.

Nelly,une jeune femme d’une trentaine d’année est accompagnée  aux Métives depuis plusieurs mois, elle  vient au GTMF  avec ses parents. La question de la séparation semble problématique dans ce trio. Nelly dans sa relation avec ses parents semble très conforme à leurs attentes, au moins dans le discours. Ce n’est qu’après quelques séances  que Georges évoque sa première séparation avec sa propre famille. Il parle de son départ en Algérie avec beaucoup d’émotions. Quelque chose a alors fait sens pour cette famille, car par la suite Georges a montré beaucoup d’authenticité dans ce groupe et Nelly a progressivement  manifesté et acté son autonomie.

Nous prêtons attention à interpeller les participants comme : homme, femme, enfants, pères, mères, grands-parents, sœurs, frères, etc. Cela donne une chance à chacun de complexifier l’image qu’il donne de lui-même et qu’il reçoit des autres  et donc d’avoir accès à de l’information utile.

Martine qui a des problèmes avec l’alcool, a interpellé Jeannette qui n’a pas de problème elle-même avec l’alcool, sur un registre qu’elles ont en commun : la maternité. Cet échange a été fondateur car il a rappelé à Martine qu’elle n’est pas qu’une malade alcoolique et a permis à la discrète Jeannette d’exister un peu plus dans le groupe.

Parfois, lorsqu’une nouvelle famille intègre le groupe, nous avons des difficultés, à  éviter le fonctionnement qui fait que le groupe des consommateurs s’allie face à celui des non-consommateurs et réciproquement, dans un mouvement circulaire avec le produit au centre. Le produit fait alors office de ciment pour le  groupe car c’est ce que chacun a en commun. Il est alors urgent d’accompagner le groupe à sortir de cette séquence et de favoriser l’appartenance par d’autres biais.

  • Le GTMF peut aussi clarifier les sous-systèmes et leurs relations. Il arrive que le groupe travaille à renforcer le sous-système fratrie  ou  celui du couple parental.

Au cours d’une supervision, Fréderic La Belle, notre superviseur,  s’est confronté avec Jean sur le mode « tu es responsable de tes actes ». Cette confrontation a été utile à Jean, la colère qu’elle a provoquée  lui a permis de se remobiliser sur sa recherche d’emploi. Cet échange a aussi eu un effet plus inattendu. Evelyne et Mathias, les enfants de Pascal, alors en postcure, avaient suivi le dialogue très attentivement. A la séance suivante, nous avons appris qu’ils étaient allés ensemble dire à leur père qu’il devait  être responsable de ce qu’il faisait. Leur fratrie leur a donné le courage et l’énergie de faire ensemble ce qu’ils ne parvenaient pas à faire chacun de leur côté.

Sonia a souvent besoin de sa fille Valérie pour faire part de ses griefs à son mari. Valérie, prise en étau entre ses deux parents est paralysée. Le groupe est un lieu sécurisant qui permet à  cette famille d’expérimenter actuellement  différents types de distances entre ses membres.

Assouplir les frontières avec l’extérieur permet aussi de renforcer le sentiment d’appartenance à sa propre famille. Le groupe multi-familial est un activateur de mythe.

Ainsi, nous entendons régulièrement des phrases du type « dans notre famille, on fait comme ça », « chez  nous »…

Comme l’identité de l’individu, l’identité familiale se construit aussi sous le regard de l’autre.

  •  Le GTMF renforce les impacts thérapeutiques :

Nous avons pu constater que le regard, puis la parole d’un « pair » a un impact souvent différent de celui d’un professionnel et qu’ils offrent une alternative intéressante dans la dynamique d’accompagnement. La confiance et la crédibilité que les familles s’accordent les unes aux autres permettent de renforcer l’effet thérapeutique qui se produit quand on se montre à l’autre.

Natasha, qui  a des problèmes avec l’alcool, est, au cours  d’une séance très choquée par la souffrance qu’exprime Sabine, la compagne de Valérie qui est en post-cure. Pendant  l’entretien individuel qu’elle aura par la suite, elle exprime que Sabine lui a permis de mieux comprendre ce que pouvait vivre son propre compagnon.

Robert qui vient dans le groupe invité par son fils Fabien, intervient lorsque Paul bouscule Annette de ses paroles « on ne parle pas à sa femme comme ça ». Paul qui d’habitude joue avec sa surdité  a été très attentif.

Le rôle des intervenants 

Trois animateurs interviennent en séance, un autre  film et deux observent derrière une glace sans tain. Nous sommes  garants du cadre du groupe, du respect des contrats.

Le groupe doit être un lieu où chacun se sent en sécurité.

Les animateurs de GTMF  utilisent les techniques de la thérapie  familiale et celles des thérapies de groupe. Nous sommes attentifs au langage analogique, à l’expression des ressentis et émotions, nous sommes vigilants à l’ambiance du groupe. A chaque fois que cela nous est possible,  nous « réinjectons »  ces données dans le groupe  afin de les rendre utiles. Nos objectifs sont d’optimiser les ressources des familles, d’activer les processus, de permettre l’émergence d’informations nouvelles.

Avec eux, nous nous sommes construits et nous continuons à nous construire.

Comme les familles que nous recevons, nous travaillons à clarifier nos frontières externes. A chaque fois que nous en avons l’occasion, nous donnons  à voir ce qui se passe à l’intérieur du  GTMF à nos collègues de l’extérieur.

Nos comités de direction sont des facilitateurs de cette ouverture. En faisant en sorte que les problèmes institutionnels de l’une  ou de  l’autre, des structures n’entrent pas au GTMF, nous avons œuvrés pour que les frontières entre nous ne soient pas floues, tout n’est pas transmissible. Comme les familles que nous recevons, nous nous sommes attachés à ne pas nous enfermer dans  nos fonctions de base, thérapeutes familiaux, psychologues, éducateurs, mais à aller nous rejoindre aussi dans nos compétences diverses d’hommes et de femmes. Comme une famille en évolution, nous  réajustons nos règles de fonctionnement, nous les discutons lorsque c’est nécessaire.

Au-delà des techniques, notre ressource la plus précieuse se trouve dans notre équipe, dans ce qui se passe entre nous, dans ce que nous construisons ensemble. Nous apprenons à nous faire confiance, à nous-même et entre nous. Nous apprenons à nous dire les choses avec bienveillance. Nous apprenons à nous appuyer les uns sur les autres ; nous apprenons à être indulgents ET exigeants. C’est un art !

 

Elodie CARON, Laurence DARCY, Fabrice EPAUD, Fabienne POIRIER, Valérie QUERCRON et Chantal TRICOT

Quand la transmission générationnelle ouvre des portes vers le changement
29/02/2016

Amener les parents à regarder l’influence qu’ils ont sur la prévention des conduites addictives de leurs enfants.

Notre pratique en CSAPA (Centre de Soin  et de Prévention en Addictologie)  nous a amené à mettre en place une action    à destination d’un public de parents. Tant dans nos activités de prévention auprès des jeunes que dans l’accompagnement individuel des usagers ou des familles, nous faisons le constat que :

Lorsque les parents sont mobilisés tôt, d’eux-mêmes ou   par la justice, l’entourage ou l’école, cela peut éviter le passage d’un comportement d’usage à un comportement d’abus chez  le jeune

C’est pourquoi,   nous avons construit  un  projet autour de l’objectif général suivant :

Amener les parents à regarder l’influence qu’ils ont sur la prévention des conduites addictives de leurs enfants.

L’outil que nous avons choisi pour atteindre notre objectif est un programme de prévention qui s’appelle « une affaire de famille ». Ce programme  a été conçu et réalisé  par Line CARON  et produit par la Régie Régionale de la Santé et des Services Sociaux de la Côte Nord du Québec.

Ce programme est destiné à tout parent qui souhaite  se former à la prévention de la transmission générationnelle, à ceux qui ne voudraient pas que leur histoire dans ce qu’elle a de négatif se répète pour leurs enfants. Il vise donc à prévenir les répétitions  des addictions, de la dépression, de la violence etc… comme étant autant de symptômes de difficultés de fonctionnement familial.

C’est un programme qui s’organise autour de huit rencontres de 3H espacées de 15 jours. Le groupe est constitué de 10 à 15 adultes, il est encadré par un animateur habilité qui a lui-même expérimenté  le programme et bénéficié du cursus théorique.

Au cours de ces rencontres les personnes sont amenées à travailler sur les questions des règles et des rôles dans une famille, de la co-dépendance, de la structure d’une famille, des différentes formes d’abandon. Le fil conducteur  de ce programme est le concept de  différenciation du soi de Murray BOWEN .Il s’agit d’accompagner les personnes  de la connaissance émotionnelle de leur histoire familiale à la compréhension des mécanismes de transmission  qu’eux-mêmes mettent en œuvre

Nous avons mis en place quatre groupes  depuis 2013 avec un total de 39 participants. Voici quelques extraits de ce qu’ils ont pu écrire à l’issue  des huit  rencontres. 

« C’est un espace où on se sent sécurisé pour pouvoir se mettre face à nos difficultés et se sentir soutenu pour opérer les changements nécessaires a un mieux être »

« Livre d’aventures passionnantes avec des épisodes de dangers potentiels mais dans un navire ultra sécurisé et sécurisant »

  • « J’espère que cela me donnera les moyens d’agir dans la transmission à mes enfants. Oui je le sais ! Je sais que cela me donne des outils, c’est à moi de faire le nécessaire, de faire un pas de côté régulièrement. Mes filles sont jeunes. C’est à moi de rester attentive, de veiller à ne pas imposer ma façon de voir les choses, ne pas « brider », ne pas contrôler. J’ai fait du chemin, MERCI ! »                                                                                                 
  • « Ce programme permet de se rendre compte que les questions qu’on se pose ne sont pas uniques. Les échanges permettent de prendre du recul, d’échanger sur d’autres fonctionnements, d’approfondir les notions. C’est une chance qui devrait être donnée à tous les parents ! »
  • « Effets déjà visibles, pourvu que ça dure »
  • « Je pense avoir un autre regard sur mes proches, mon mari, mes enfants et ma famille proche. Je laisse plus de place à chacun, en tout cas j’y travaille. Je souhaitais et pensais aider les autres, les miens en étant toujours de bon conseil et peut-être en faisant aussi à leur place. Ce soir je me sens apaisée et heureuse d’avoir vécu et partagé ces bons moments… »

  « Comprendre sa place, son rôle dans sa famille….pour être libre dans ses choix d’aujourd’hui »

Les retours des participants nous confirment combien les effets de ce travail apportent des bénéfices  aux personnes dans différentes sphères  de leur vie :

  • Amélioration de la connaissance de soi et de son fonctionnement et amélioration de sa capacité de choix
  • Changement de regard sur les membres de la famille actuelle
  • Changement d’attitude avec ses enfants, notamment sur la question du contrôle
  • Interrogation autour de la place que l’on occupe

Une nouvelle fois je fais le constat  de l’étonnante mobilisation des parents quand il s’agit d’améliorer la vie de leurs enfants. Il  leur faut souvent  ramer à contre courant, contre des certitudes bien ancrées ou  contre leurs peurs de tout bouleverser. Mais la plupart trouvent l’énergie et le courage nécessaire qui leur permettent de reprendre la barre de leur bateau. 

Fabienne POIRIER, Thérapeute familiale, CSAPA «  la Métairie » de La roche sur yon

L’art systémique de se diriger au sein des familles
08/04/2015

Les anciens grecs nous ont légué le terme  « κυβερνητική » (kubernêtikê) pour désigner le pilotage d’un navire.  Il a donné naissance à « cybernétique ».

  • Première cybernétique : diriger, introduire le changement depuis une posture extérieure, être sur le quai et prescrire, observer en pensant être objectif.
  • Deuxième cybernétique : gouverner, orienter, construire le changement en étant sur le bateau, par l’expérience de la rencontre, l’acceptation d’influencer et de l’être en retour. La deuxième cybernétique postule que l’intervenant n’est pas neutre.
    Les cartes et la deuxième cybernétique : « La carte n’est pas le territoire ».

Cette assertion d’Alfred Korzybski nous rappelle que nos cartes ne sont que des représentations, si elles sont bien faites, elles permettent de s’orienter. Alors les systémiciens ont appris toutes sortes de cartes :

  • génogrammes, cartes systémiques, sculptures, spatialisations, cartes narratives…

Elles facilitent le regroupement et la visualisation des informations généalogiques et contextuelles. Si l’intervenant se contente de « décrire» plus que de « saisir » alors il reste sur le quai. La carte a pour but de le préparer à l’exploration, pas de figer sa vision sur des hypothèses trop causalistes. La carte permet de revisiter le terrain exploré et d’y découvrir d’autres richesses.
L’efficience des  cartes et de l’usage qui en est fait dépendent donc de la posture de ceux qui les utilisent.

Pour rester dans une posture de «deuxième cybernétique », l’intervenant se laisse « travailler » par cette exploration qui devient en elle-même un terrain ;  cartographier les informations disponibles, les rassembler, a pour but de favoriser une curiosité, un questionnement, alors il élargit la vision de l’explorateur qu’est l’intervenant, au mieux il lui permet de se préparer à l’autre terrain, celui de l’action future, encore à construire. Ce travail préparatoire l’ouvre aux surprises, il l’éveille aux possibles et aux inconnus, autant qu’il donne une forme à ses intuitions.

Parfois la cartographie renforce l’effet « première cybernétique », « agir sans s’impliquer », l’illusion que la carte est le territoire, qu’il suffirait d’avoir compris pour obtenir du changement.  Ainsi utilisée, la carte devient un nouveau moyen de s’aveugler. Nous ne voyons alors que ce que nous croyons déjà.

Dans nos formations, congrès et autres évènements nous tentons de vous offrir des cartes qui vous enrichissent comme intervenants et stimulent votre créativité, vos talents d’explorateur.

Que seraient de bonnes cartes sans explorateurs talentueux, c’est ce que nous enseigne la deuxième cybernétique. En acceptant d’explorer les espaces familiaux dans un esprit coopératif, les intervenants contribuent à l’évolution des familles et nourrissent leur propre univers de perceptions et connaissances subtiles dont ils font usage dans de nouvelles familles.

C’est en explorant que les cartes prennent du sens.


Jean-François Croissant, psychologue, thérapeute familial et directeur pédagogique de Pégase Processus